Psychiatre et éthologue, spécialiste de la résilience, Boris Cyrulnik était l’un des 43 membres de la commission Attali, chargée
de travailler sur la libération de la croissance. Pour lui, la mentalité française constitue un blocage évident à cette croissance, car les Français partent toujours battus d’avance…
(Article de Laurence Ravier)
Quelle a été votre réaction lorsque l’on vous a proposé, il y a quelques mois, de participer à la commission Attali ?
J’ai été étonné. Puis finalement rassuré de voir que tous les économistes soulignaient l’importance des mentalités dans l’économique et la croissance et que les sciences humaines y prenaient une
part de plus en plus importante. C’est à ce titre que Jacques Attali m’a demandé de participer à cette commission.
Et effectivement, pendant toutes les réunions que nous avons eues, la notion de mentalité collective, même si elle peut être discutable, a souvent été abordée, travaillée. Et l’on voit bien que
les pays qui ont pris des décisions en tenant compte des facteurs psychiques ont obtenu des résultats sur le plan économique.
Qu’entend-on par mentalité collective et comment définir la mentalité collective française ?
La mentalité collective se fabrique à partir de tous nos récits sociaux : les récits familiaux, individuels, les récits de voisinages, les mythes, les stéréotypes, les préjugés… Cet ensemble de
récits ont une influence sur notre façon de penser et d’agir : ils ont un effet placebo, positif, ou nocebo, négatif.
Les récits qui relatent des réussites, mettent en avant des modèles de développement, sont des récits qui encouragent. Ceux qui ne se font l’écho que d’échecs ou de défaites, découragent.
Or malheureusement, ce sont les récits décourageants qui prédominent en France.
Pourquoi cette propension aux récits décourageants ?
Cela dépend de ceux qui élaborent les récits, c’est-à-dire les romanciers, les essayistes, les journalistes, les philosophes, les cinéastes. Et depuis vingt ou trente ans, la France adore les
récits misérabilistes : « C’est foutu, c’est perdu, on n’y arrivera jamais ». Je ne dis pas qu’ils sont tous faux, mais ce ne sont que des récits. Sauf qu’ils finissent par se transformer en
théories et que leurs effets sont particulièrement négatifs. C’est ainsi que nous sommes devenus des « foutuïstes » !
Des « foutuïstes»… Vous pensez que nous cultivons l’échec ?
En tous les cas, je pense que l’on ne cherche pas à inverser la tendance. De par mes travaux sur la résilience, j’ai rencontré un très grand nombre de gens qui ont souffert, qui ont été blessés.
Dans leur immense majorité, ils sont d’accord sur le fait que nous avons la capacité de réparer certaines de nos blessures.
Mais de nombreux universitaires restent aujourd’hui encore dans le misérabilisme. Je les entends régulièrement dire : « Quand on a été blessé dans son enfance, on est foutu pour la vie ».
J’entends des avocats affirmer devant l’enfant à celui qui les a violenté : « Monsieur, avec ce que vous avez fait à cet enfant, il est foutu pour la vie » . Et ensuite, nous avons en thérapie
des enfants qui vous disent « M’en sortir ? Mais l’avocate, elle était gentille, elle connaissait tout, elle a dit que j’étais foutu pour la vie ».
A nous tous de renverser la tendance, de fabriquer et faire entendre d’autres récits. D’autant que nous vivons dans une démocratie où le débat est possible.
Etes-vous optimiste sur l’envie de changer des Français ?
Non. Je pense que les Français descendent dans la rue en criant « Changement ! Changement ! » et quand on leur propose un changement, ils descendent dans la rue en criant « pas celui-là, pas
celui-là ». Je pense qu’il y a un stéréotype français qui empêche le changement tout en le réclamant.
Croyez-vous que les Français ont peur d’aller bien ?
Parfois, je le pense oui…
Notre mentalité serait donc l’un des freins à notre croissance ?
Ah oui, clairement ! Nous partons battus dans tous les domaines et nous ne prenons pas les décisions qui permettent de relancer le psychisme des individus, la dynamique des groupes et donc les
effets sur la croissance. Je ne connais rien en fiscalité ou en économie, mais j’ai quelques idées en sciences humaines.
Si l’on change d’attitude, si l’on d’adopte certaines méthodes, en, matière d’éducation notamment, nous allons améliorer les individus, les groupes et cela aura un effet sur la croissance. Ce
sont des réformes peu coûteuses qui peuvent avoir un impact en peu de temps .
Quelles sont ces réformes ?
Ce sont des procédés qui sont déjà mis en place dans beaucoup de pays étrangers, qui ont fait leurs preuves. Il est par exemple essentiel de travailler sur l’amélioration de l’accueil de la toute
petite enfance. Tous les travaux d’éthologie, les travaux sur l’attachement, montrent que dès les premiers mois de la grossesse, quand un enfant est entouré par un milieu affectif stable, il
acquiert une confiance primordiale. Résultat, quand il arrive à l’âge de la parole dix mois plus tard, il parle bien. Et lorsqu’il arrive à l’école, d’emblée il se classe parmi les bons élèves de
la classe et il aime l’école. Car ces enfants se construisent dans une stabilité affective et dynamisante, organisée par une constellation affective – la mère, le père, mais aussi, la fratrie,
les voisins, la famille, le quartier. C’est un mode de raisonnement.
La Finlande et la Suède ont incroyablement développé le plaisir de l’école, le plaisir d’apprendre en améliorant les structures d’accueil des tout premiers mois de la vie. Résultat, 4% seulement
des enfants ont des difficultés d’apprentissage. Alors que dans les pays négligeant cette prise en charge des premiers mois de la vie, 30% des enfants accusent de graves lacunes scolaires. Les
classifications de l’Unesco montrent que la France est classée au 29ème rang sur 40 pays étudiés. C’est un très mauvais résultat…
Vous commencez par la petite enfance mais dans vos propositions, vous abordez également d’autres étapes de la vie.
Oui, nous proposons de mettre des classes prépa dans tous les quartiers, pas seulement dans les beaux quartiers. Aujourd’hui, dans les quartiers en difficulté, 50 % des enfants décrochent le bac
contre 86% dans les beaux quartiers.
Mais quand on accompagne et soutient ces enfants, ils obtiennent des performances égales et parfois supérieures aux adolescents issus des quartiers favorisés. Et délivrent alors des récits
encourageants : Etudier, c’est possible, réussir, c’est possible. Alors que le discours entendu actuellement, c’est « On est foutu, on pourra jamais faire des études, on sera au chômage ».
La réalité, c’est : oui, c’est plus difficile dans les zones défavorisées, oui il y a du chômage, non, vous n’êtes pas foutus.